Barbara Kingsolvoer fait depuis plusieurs années partie des auteures qui enchantent régulièrement mes lectures et finalement ma vie ! En janvier 2010, je vous avais déjà parlé de "Un Jardin dans les Appalaches"... Aujourd'hui, c'est de "Dans la lumière" que je viens vous parler...

 

dans la lumiere

Pour planter le décor, voici ce qu'en dit en partie Cathy Garcia dans cet article de La Cause Littéraire :

"Voici un étonnant roman, un pavé même, qui au début peut faire peur. En effet, on se demande un peu ce qu’on fait là, plongé brusquement dans le quotidien d’une famille américaine moyenne, éleveuse de moutons dans les Appalaches, un milieu rural et clos dont la vie est rythmée par les saisons et l’Église.

Tout démarre au moment où Dellarobia s’apprête à commettre l’irréparable. Dellarobia est la mère de deux jeunes enfants, Cordelia et Preston, et l’épouse presque accidentelle de Cub, suite à une grossesse à 17 ans, dont l’enfant mort-né a basculé dans le silence et un oubli imposé. Ce mariage précipité l’avait empêchée, elle qui était plus brillante que la moyenne locale, d’aller étudier à la fac, pour se retrouver à la place, jeune épouse installée dans la chambre d’enfant d’un jeune homme bon mais lourdaud, écrasé par son père mais surtout sa mère, Hester, une femme de poigne, rude et méprisante. Les parents de Dellarobia étaient morts, la belle-famille était propriétaire d’une exploitation, c’était donc à considérer comme une chance."

 

Pour ma part, j'ai surtout envie de partager avec vous quelques morceaux choisis... L'importance donnée à l'écologie aussi bien qu'à la poésie de la vie quotidienne est une des choses qui me touchent le plus dans les écrits de cette auteure... Voici donc quelques exemples collectés au cours de cette lecture qui fait du bien !

P. 127

« Plusieurs fois, quand les gens lui avaient demandé si elle était prête pour Noël, elle avait eu un vide : prête pour quoi ? Et bien sûr, elle s'était sentie stupide aussitôt. Les gens estiment automatiquement le QI d'une maman à l'âge de ses enfants, divisé peut-être par le nombre d'enfants, arrondi à la taille de pyjama la plus proche. »

P. 140

« Chercher un papillon sur Google. Ça paraissait comique, comme chatouiller un poisson-chat, mais elle savait que Preston ne verrait pas les choses ainsi. Il monterait tout droit à l'ordinateur chez Bear et Hester, pianoterait sur les touches, et trouverait ce qu'il cherchait. Avoir des enfants n'était pas ce qu'on disait. Il ne fallait pas compter qu'ils marchent sur vos traces. Dès qu'ils avaient percé leurs dents et trouvé internet, vous n'aviez plus grand chose à leur apporter, à part des chaussures et un manteau d'hiver. Mais Preston continuait à lui poser des questions. Ça la touchait qu'ils fassent équipe. À l'orée de la sombre forêt, il serra fermement sa main, comme pour traverser une rue. »

P. 178

« Vous êtes venu ici parce que vous êtes une des personnes qui étudient ces monarques, dit-elle.

  • Exactement. J'ai passé la journée à faire un rapide recensement là-haut. »

Rapide, pensa-t-elle, genre neuf heures. Les avait-il tous comptés ? « Alors vous faites quoi, des expériences, ou des observations ? Et vous écrivez ce que vous trouvez ? »

Il acquiesça. « Une thèse, des articles, deux ou trois livres. Tout sur le monarque.

  • Deux ou trois livres », dit-elle à cet homme, se rappelant la tête qu'il avait faite quand elle lui avait annoncé : Ce sont des monarques. Il y avait donc pire que de faire manger un pain à la viande à un végétarien. Par exemple débiter des informations de Wikipédia à la personne qui les avait découvertes le premier. Elle était à mettre dans le même sac que sa boute-en-train de fille couverte de fromage, elle se comportait comme une gosse barbouillée de nourriture. Sauf qu'elle n'avait pas l'excuse d'en être une. »

P. 196

« Cordie, indifférente au petit stratagème, tapait résolument la tête jaune de son téléphone contre le bord de la table. Concentrée, sourcils froncés, elle dirigeait ses coups tap-tap-tap. Elle s'en servait comme d'un marteau, comprit Dellarobia. Elle plantait des clous, ainsi qu'elle avait vu son père faire la veille quand il avait remplacé les bourrelets de la porte.

Hester souriait presque. « Cette petite m'a l'air de savoir quoi faire avec un téléphone. Tout, à part parler dedans. »

Dellarobia observa le jouet – boîtier massif, cordon, combiné, cadran – et se rendit compte qu'il ne ressemblait à aucun téléphone existant depuis que Cordie était née. Un téléphone, ça passait son temps dans les poches des gens, on le faisait glisser pour l'ouvrir, ça n'avait certainement pas de cadran.

« Pourquoi parlerait-elle dedans ? Elle ne sait pas que c'est un téléphone. »

Hester ne pouvait pas comprendre, bien sûr. À ses yeux, c'était un téléphone, un point c'est tout. C'était tout juste si Dellarobia elle-même comprenait. Elle avait vu si clairement dans ce jouet quelque chose qui était totalement invisible à son enfant, deux réalités côte à côte. Ça la sciait, de faire partie des gens qui voyait le monde tel qu'il était avant. Tandis que les gosses faisaient leur chemin. »

P. 274

« - Je dis juste qu'on ne sait jamais ce qui est important. Il prétend qu'il va avoir besoin d'assistants. Ovid. » Elle rougit à nouveau, mais Dovey laissa filer, voyant peut-être que quelque chose d'important était en jeu. Dellarobia avait besoin de s'enfermer dan un placard et de s'entraîner à prononcer ce nom : Ovidovidovid. « Il va mettre une annonce dans le Courier pour recruter des bénévoles, après la rentrée universitaire. Mais il embauche, aussi. Il a dit qu'il allait former au moins un assistant, payé. J'ai l'impression qu'il laissait entendre que je devrais poser ma candidature.

  • Et pourquoi tu ne le fais pas ?

  • Tu rigoles ? Regarde un peur mon curriculum vitae. Sait faire la purée de petits pois et arbitrer les disputes. Il trouvera quelqu'un de Cleary qui a été à la fac.

  • Te sous-estime pas.

  • Je me sous-estime pas. J'ai quoi, à mon actif, à ton avis ?

  • Elle est une fusée, elle est faite pour brûler », chanta Dovey au rythme de Kathy Mattea à la radio, parfaitement synchro, pointant son index en direction de Dellarobia. (…)

« Cub serait pas d'accord que je travaille, remarqua-t-elle. Avec les gosses et tout le reste. Tu imagines la réaction d'Hester ?

  • C'est exactement pour ça qu'il faut que tu le fasses.

  • Pour te dire la vérité, Cub et moi, on s'est déjà engueulés à ce sujet. Juste après son coup de fil.

  • Quoi, t'as dit à Cub que t'étais partante ?

  • Je lui ai demandé. Il a dit non. C'était prévisible. ''Qu'est-ce que les gens vont penser ? Qui va s'occuper des gosses ?'' J'ai répondu que je me débrouillerais.

  • Je vois pas pourquoi tu n'y vas pas, un point c'est tout. » Dovey la regarda droit dans les yeux, dans le miroir. « Tu es une fusée. Tu y vas, en général. T'es comme ça. Tu l'as toujours fait, non ? »

Dellarobia ferma les yeux. « Tant qu'y avait pas d'endroit où atterrir, j'imagine.

  • Écoute, gloussa Dovey, ça c'est un truc de femme. Les hommes et les enfants, ils se barrent et ils s'envolent, et ils se demandent même pas ce qui va se passer ensuite

  • Non, Dovey, c'est pareil pour tout le monde. La question est juste de savoir jusqu'à quel point tu te représentes l'atterrissage forcé.

  • Alors ne te le représente pas.

  • C'est une stratégie, concéda Dellarobia. Pour certains, ça marche.

  • Je te donnerais un coup de main pour Preston et Cordie. Chaque fois que je pourrais.

  • Je sais. Et ça ne tuerait pas non plus Hester de les garder une fois de temps en temps. Ou je pourrais même payer quelqu'un. Ça gagne bien.

  • Combien ?

  • Il a dit treize dollars de l'heure. Plus que ce que gagne Cub.

  • Aïe. Il est là ton problème.

  • Sûr. Mais il ne peut pas me le dire, tu comprends ? Alors il se déchaîne, nos gosses vont être élevés par un inconnu. ''Élevés'', il a dit. Un putain de scoop, j'ai répondu, ton fils va à l'école. Des inconnus lui apprennent l'alphabet. Contrairement à son père qui lui apprend à regarder le Dirtcathlon sur Spike. »

P. 319

« « La moitié de mes licenciés ont commencé en participant à des projets pédagogiques au lycée.

  • Je suis désolée, dit-elle, mais vraiment ? Des jeunes et des professeurs qui sortent pour étudier la nature ?

  • Dites-moi, Dellarobia. Que faisiez-vous en cours de science ?

  • Au lycée ? Notre prof de sciences était l'entraîneur Bishop. Il détestait la biologie encore plus que les élèves. Il laissait les filles avec des feuilles d'exercices pendant qu'il emmenait les garçons au gymnase faire des paniers.

  • Comment est-ce possible ?

  • Comment ? Il nous faisait voter, en général. ''Qui est pour qu'on tire des paniers aujourd'hui ?'' Forcément, aucune fille ne votait contre. Sinon vous pouviez tirer un trait sur les garçons. »

Il avait l'air de ne pas croire à son histoire. Mais elle était vraie, et pour Dellarobia pas plus tirée par les cheveux que celles qu'il lui avait racontées. Des papillons nouveau-nés, par exemple, qui parcouraient des milliers de kilomètres pour rejoindre un lieu où ils n'avaient jamais été, le pays où leurs ancêtres étaient morts. La vie n'était qu'un énorme essaim d'enfants livrés à eux-mêmes. »

P. 443

« « C'est un super négociateur intervient Dovey. C'est lui qui va demander [s'il peut acheter pour un dollar les seize volumes d'une encyclopédie d'occasion]. » (…)

Quand le caissier rendit son verdict, elles virent tout le corps de Preston réagir, poing brandi, sifflement de joie à peine audible, yesss ! Il se retourna et son regard, parcourant le long bric-à-brac d'objets abandonnés, alla se poser sur celui de sa mère avec une expression d'outrecuidance qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle savait de son fils. Elle fut transpercée par un sentiment de perte. Il irait tellement loin. Peut-être avait-elle cette même chose en elle-même, la même vision globale, mais ce bien l'avait traversée pour se loger dans son fils et l'ouvrir au monde. Déjà il possédait les moyens et la volonté de faire le voyage. »