Nous sommes du côté de Sugarloaf. Depuis une heure à peu près, dans la moiteur tropicale, les kayaks se frayent calmement un chemin à travers la mangrove dans le dédale des Keys, Floride... C'est la pause. Les masques et tubas sortent des sacs. Les bateaux gîtent et s'agitent sous les mouvements de ceux qui se contorsionnent pour ôter quelques vêtements, puis, après un dernier gîte, un dernier balancement plus fort que les autres, les voilà qui retrouvent leur calme... Un bruit d'eau plus sourd que les autres, une exclamation de surprise - l'eau n'est qu'à 28°C..., et voilà les apprentis explorateurs dans le grand bain des palétuviers. D'après la guide volubile, c'est ici la nursery des grands poissons : thons, barracudas, requins, etc., au pied des arbustes de la mangrove. Et, à condition de nager sans bruit et avec des mouvements tout en douceur, nous devrions avoir la chance de d'apercevoir des miniatures de tout cela !

Équipée d'un gilet de sauvetage qui me sert de radeau anti-mouvement brusque, je m'éloigne doucement, le masque sur les yeux mais le tuba hors de la bouche, accessoire inutile – je déteste vraiment ce truc-là et rien ne vaut pour moi le plaisir de prendre ma respiration à l'air libre en regardant le paysage au ras de l'eau et de replonger doucement les yeux dans l'eau en expirant très lentement, naturellement, pour observer attentivement l'environnement aquatique... D'abord portée par le courant sans vraiment m'en rendre compte, je dérive vers la droite dans une eau brillante de millions de particules en suspens éclairées par le soleil... Éblouie, je ne distingue pas grand chose. Ah si ! Voilà les silhouettes sombres des troncs de palétuvier... Je me faufile dans l’entrelacs de cette forêt d'arbustes mi-aérienne, mi-lagunaire... Je croise alors quelques poissons qui ont la taille de mes deux mains réunies ; dans l'eau un peu trouble, leurs couleurs sont atténuées, ils sont discrets, ils s'effacent très vite, mon regard n'est pas encore accoutumé à suivre leurs mouvements... Progressivement, il s'ajuste, je me sens tout à coup nettement moins seule : des dizaines d'alevins passent à mes côtés, indifférents, les plus gros s'agitent et se mettent en observation à mon approche. Je cesse tout mouvement, seul l'air que j'expire doucement continue de passer... Les poissons cessent de fuir et m'accordent le bénéfice du doute : ils m'observent eux aussi et certains tentent même une approche... Je commence à me fondre dans l'environnement... Pendant ce temps-là, je dérive toujours sans vraiment m'en rendre compte... J'atteins l'arbre au delà duquel la guide nous a déconseillé de nous aventurer, sous peine de nous retrouver dans des courants plus forts et contraires... Au détour de cet arbre, cachés derrière le tronc, quatre ou cinq compères, en embuscade, à la façon des Dalton ! Ne comptez pas sur moi pour vous donner des noms : je suis une pitoyable naturaliste en ce qui concerne les animaux en général et les poissons ne me font pas faire exception à la règle. Je tente un demi-tour pour mieux les observer, mais le courant est trop fort, au bout de quelques minutes, j'abandonne l'endroit à regret : ces compères là sont vraiment très rigolos et en plus très beaux...

Je retourne donc à la nage vers nos embarcations, je retrouve quelques compagnons de baignade, je retrouve mon propre compagnon... Nous nous racontons nos impressions, nos rencontres et je repars un peu vers le large cette fois, à la recherche de ces « trous » dont la guide nous a parlés et qui sont des trous dans le plancher de corail. Ce sont des passages qu'utilisent les gros poissons entre les eaux plus profondes et cet endroit protégé où ils viennent couver leur progéniture... Mais nous sommes à marée haute et la visibilité dans l'eau n'est pas excellente : on devine les trous plus qu'on ne les voit, et pas l'ombre d'un gros poisson en ce qui me concerne... Assez rapidement, j'abandonne l'endroit pour retourner vers les bordures de palétuviers, vers la gauche cette fois... L'endroit est calme, il n'y a pas ce courant qui me déportait tout à l'heure de l'autre côté... Je recommence à croiser des bans d'alevins et des poissons de différentes formes, de différentes couleurs et de taille moyenne... Le soleil commence à me brûler un peu le dos. Je me dis qu'il va être temps de revenir vers les kayaks. Je fais le bilan : la balade est agréable sans être exceptionnelle ! Car je me souviens alors des sorties magiques en Guadeloupe, en particulier celle à Petite Terre où j'avais vu des petits requins citrons et des tortues depuis le bateau et nagé au dessus d'une belle raie, majestueuse et discrète sur son banc de sable au milieu des récifs... Je me dis que, décidément, la Guadeloupe a des richesses maritimes immenses qui mériteraient d'être mieux mises en valeur : entre la clarté des eaux, la richesse de la faune et l'étendue de sa mangrove, il y a de quoi émerveiller bien des aventuriers amateurs, comme nous ici...

Bon, allez, je fais demi-tour... Ah non, tiens, là, ça semble sympa, je fais encore ce petit détour et je reviens sinon on va m'attendre... Oh, c'est quoi ce truc beige derrière ces branches ? Une grosse masse et un œil qui s'ouvre, doucement... Un lamantin ? Je ne sais même pas s'il y en a dans les parages, notre guide ne les a pas évoqués... Pourtant, il me semble me souvenir que, oui, en Floride, il reste encore quelques spécimens de ces animaux en voie de disparition... Je tente une approche encore plus douce, quelques battements de pied bien dans l'eau quoi... Je prends doucement ma respiration, tout est très calme dehors à cet endroit, personne à l'horizon – même s'il est très réduit cet horizon au ras de l'eau... -, je remets les yeux dans l'eau, je retrouve cette masse couleur café au lait, l’œil est bien ouvert cette fois, il me guette et sentant que je m'approche un peu, la masse se met en mouvement, s'éveille... De fait, je l'ai réveillée je crois... Et tout à coup, elle sort des branchages en se dirigeant de mon côté : nous sommes face à face, moi en surface et elle au fond, à 1m50 de profondeur maximum, et à trois ou quatre mètres de distance... Et là, je guette ses membres antérieurs, mais ce sont des nageoires qui se découpent dans l'eau, et surtout, il y a ces deux nageoires dorsales... Oups, ce n'est donc pas un lamantin ! Mon regard revient vers la tête : deux petites barbichettes flottent du côté de la bouche, dieu merci, fermée... La bête se dégage et se propulse pour sortir de là et passe à un mètre de moi à tout casser... Sa longueur ? Un peu plus que l'envergure de mes bras, je dirais entre 1,80m et 2m.... Mon corps s'est instinctivement figé, je crois que là, même l'air a cessé de passer par mes lèvres, en la sentant passer près de moi, je n'ai même pas ébauché un mouvement de la tête pour tenter de la suivre du regard... Elle est passée à ma gauche, son œil toujours sur moi et s'est évanouie dans l'eau toujours brillante et chargée de particules en suspension... C'est à ce moment que j'ai pensé « requin », gros requin... Quand j'ai été sûre qu'elle était partie, j'ai fait demi-tour et je suis moi aussi repartie, toujours assez silencieuse mais décidée à ne pas m'attarder du tout ! C'est là que mon cœur et mon esprit se sont mis à battre la chamade... Les sensations avaient pris sens dans mon esprit : je venais de faire une rencontre hors de mon commun !

  

lamantin    nurse shark

 

Arrivée sur le kayak, j'ai fait la description de ma rencontre et la guide a confirmé : ça devait être un Nurse Shark ! C'est semble-t-il très exceptionnel d'en surprendre ainsi, je devais être particulièrement calme et immobile pour qu'il ne se soit pas enfui avant que moi je puisse le voir...

Alors, cette sortie dans la mangrove des Keys, j'en pense quoi ? Fabuleuse ! Je la mets en mots aujourd'hui pour que je puisse toujours m'en souvenir... Puissent mes émotions de ce jour-là rester vives longtemps !