Au fil des jours...

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14 mai 2009

Histoires de femmes...

J’ai l’humeur littéraire ces temps-ci… Alors voici quelques morceaux choisis d’un livre que j’ai lu et aimé…

Mes quatre femmes, récit, de Gisèle Pineau, 2007

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Comment devient-on écrivain ? Qui parle en vous ? Qui vous raconte les histoires qu'à votre tour vous écrirez ? Pour répondre à ces interrogations, Gisèle Pineau a choisi de remonter vers les vies de ces quatre femmes. Celles qui l'ont construite. Angélique, l'ancêtre esclave qui connut les temps perturbés de l'abolition puis du rétablissement de l'esclavage, Angélique qui gagna son affranchissement et finit par épouser le Sieur Pineau. Julia, la grand-mère, profondément attachée à sa Guadeloupe, qui fut contrainte à l'exil pour fuir un mari trop violent, Julia qui passa six années dans une cité du Kremlin-Bicêtre, priant Dieu chaque jour de la renvoyer à sa terre, cette terre qu'elle offrit en paroles, pour toujours, à sa petite-fille. Gisèle, la grand-tante, celle qui porta la première le prénom, qui se laissa mourir de chagrin à 27 ans, après qu'elle eut perdu son jeune époux. Et puis Daisy, la mère, l'épouse du père militaire qui, un jour, revint d’Indochine avec une autre femme et deux enfants, Daisy qui au plus gris de l'exil, se tint toujours debout pour ses enfants et rêva sa vie dans les romans d’amour.

p. 149

En 1802, Angélique a dix ans. Par la loi du 30 Floréal de l’an X, l’esclavage est rétabli dans la colonie. Rose dit que, de toute façon, rien n’a jamais changé, rien ne changera jamais. Pour elle, ces mots-là sont vides de sens. Esclavage ou liberté, abolition ou rétablissement… Elle a fait que ça, toute sa vie, obéir aux ordres et courber le dos, même quand elle vivait libre aux îles des Saintes, avec ce nègre pêcheur qu’était pas le père d’Angélique. Au début, c’était bien joli, la vie sous le drapeau de la liberté. Et puis le nègre s’est transformé en maître. Il a commencé à aboyer des commandements, à lancer des insanités, à menacer du fouet. Et tout ça pour des riens… un manger par paré, un poisson si peu mal écaillé, un temps de causerie avec une voisine. Rose s’enfuit avant qu’il ne lui tranche le jarret. Elle retourne aux Trois Rivières et Dame Véronique la reprend sans faire d’histoire. Esclave ou pas, Rose fait pas la différence. Elle se lève chaque jour à quatre heures du matin. Elle préfère être esclave au service de Dame Véronique plutôt que femme libre sous le joug d’un nègre. Alors tous ces va-et-vient de décrets d’abolition et de rétablissement de l’esclavage au lui passent au-dessus de la tête. Elle s’en fiche tout bonnement.

p. 152

Tout ce déballage du passé chamboule les deux sœurs. A la grande Histoire, elles préfèrent les histoires de vie cousues de fils blancs du destin, des fils rouges de l’amour et des rêves. Tantôt, Daisy a eu une conversation très sérieuse avec Angélique. Cette dernière soutenait mordicus que les deux étaient intimement liées. La grande Histoire et la petite histoire. Qu’il était même impossible de les dissocier. Chacun, ici-bas, était assujetti à la première. Chacun sur cette terre, durant son temps, traînait des chaînes et pâtissait de la grande Histoire combinée là-haut par une bande de mauvais esprits. Et on avait beau se débattre et gesticuler et jurer qu’on n’était pas mêlé à ces grandiosités, on choisissait pas librement sa destinée. On n’était jamais libre, même quand on n’était pas né dans les fers, même quand on avait la peau blanche et du sang bleu dans les veines…

p. 156

Soudain, les rires de Julia emplissent la geôle. Elle hoquette et pleure de rire. Et les deux sœurs la dévisagent, contrites, encore tout ébranlées des paroles amères d’Angélique.

- Eh bien, commence Julia en refoulant ses rires, si on n’est pas libres aujourd’hui comme hier, si aucun vivant noir ou blanc ne connaîtra jamais la couleur de la liberté sur la terre de sa naissance… eh bien, moi, je vous dis que je regrette pas l’Afrique de mes ancêtres. Je m’en fiche de ne pas avoir fréquenté les éléphants et les girafes de là-bas. Et tous ceux des Antilles qui la pleurent n’ont qu’à compter leurs jours restants… Eh bien, moi, je vous assure que j’ai aimé ma Guadeloupe, mon pays maudit, où je suis née, où j’ai vécu, où je suis enterrée. J’ai aimé ce pays meurtri par la grande Histoire, entaché de sorcellerie, brisé mille fois par les cyclones et les tremblements de terre. Sur le continent Guadeloupe, pas plus grand qu’un mouchoir de poche, j’ai peut-être vécu trois jours de paradis pour vingt mille jours d’enfer et cent de purgatoire. Eh bien, j’ai pas l’once d’un ressentiment. J’ai pas envie de troquer mon existence pour une autre. Le pays Guadeloupe est devenu mien. Et même si je peux guère remonter bien haut dans les branches de mon ascendance… Et même si d’aucun raconte que je suis d’une race bâtarde et sans lignée, je peux vous dire que j’ai planté mes racines solide dans la terre de Guadeloupe. Et je l’ai aimée surtout. Je l’ai aimée d’amour. Et c’est comme ça qu’on peut se réclamer d’un pays. Pas besoin de signer une croix sur un papier du gouvernement. Pas la peine de jurer devant Dieu et les hommes que vous êtes un enfant véridique du pays. Juste aimer et chérir sa terre. Et se figurer que toutes les petites joies qu’elle procure sont un avant-goût du paradis. Planter des jeunes pousses dans son jardin. Regarder grandir les arbres que vous avez vus malingres, que vous avez soigné et couvé. Et puis, un jour, cueillir par brassées les fruits que la Divinité vous offre. Balayer son jardin comme si c’était un salon tout neuf, garni de meubles en acajou verni. Epousseter et lustrer le feuillage. Marcher en ce palais de verdure plus fière que la reine des Amériques. Goûter chaque instant de paix qui inonde le cœur. Attendre que la mort vienne vous prendre. Et, dans un dernier râle, souffler à ceux qui vous survivent que le pays les a choisis. Que le pays tout entier est leur jardin. Laisser là son corps retourner à l’état de poussière. Regarder s’envoler son âme sur les ailes d’un grand papillon. Et du ciel, libre enfin, dire adieu aux tourmentes de la grande Histoire, aux remous insignifiants de la petite histoire de votre vie.

Voilà, ces passages m’ont vraiment parlé parce que je suis de celles qui pensent que les vraies révolutions ne se font pas avec les foules et les héros, et qui pense aussi que trop souvent l’Histoire est écrite par ou pour les hommes (les mâles, je veux dire ;-)…), et que si elle devait être écrite et pensée par et pour les femmes, elle serait sensiblement différente… Mes héros ne sont ni flamboyants, ni clinquants, décidément !!!

Ce huis-clos de femmes mortes et vivantes est passionnant. Et, enfin, je trouve splendides la description et l’hommage rendu aux jardins créoles…

Si ce récit vous parle, vous pouvez aller chez Géraldine faire connaissance avec deux autres romans de cette auteure.

Posté par Ralimaro à 18:01 - Dedans... - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

Passionant, ton article me donne envie de lire ce roman et de m'y plonger avec délectation...
Je vais voir si je le trouve à la bibliothéque.
Nath

Posté par Moukina, 14 mai 2009 à 18:09

Mais attends, je viens d'en finir un autre de Gisèle Pineau qui est super bien. J'ai adoré !! J'ai pas encore eu le temps de le mettre sur le blog, oup's !!
Bon, j'en suis à 3 bouquins de Gisèle, je vais passer à autre chose maintenant !

Posté par Géraldine, 14 mai 2009 à 20:11

j adore les livres de gisèle , et comme je le dis sur le blog de Géraldine ,surtout lu ici ou on a une réalité des lieux ,on peut vraiment se projeter et s immiscer dans les personnages

Posté par val, 03 juin 2009 à 07:21

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